Via col vento

Depuis septembre 2012 une équipe de jeunes œuvrent bénévolement au cœur de la ville de Lausanne dans le cadre du « By Night », projet de Pasaj Solidaire.

Ces jeunes connaissent bien le monde de la rue, plus particulièrement celui de la nuit. Tout au long de cet engagement, réflexions et partages ont permis de cibler différentes problématiques, notamment celle de la migration clandestine.

Des nombreuses rencontres et témoignages bouleversants ont amené ce groupe de jeunes à faire un pas de plus dans leur histoire et leur chemin de vie.

Aller à la source ou tout du moins à une étape cruciale, à savoir leur arrivée sur les côtes méditerranéennes, est apparue comme une évidence pour mieux les comprendre et les accompagner. En effet, s’approcher de l’expérience traumatisante de leur exil et de leur arrivée sans ressource sur un autre continent, ne peut être qu’éclairante dans l’avancée de cette démarche humaine et spirituelle.

Cette initiative ne vise rien de sensationnel ni de matériel. Elle s’inscrit dans un choix personnel : être avec l’autre là où il est, tel qu’il est. Rencontrer, accueillir et témoigner d’une présence amicale, lien indispensable qui unit et nourrit chaque être humain. Tel est le sens de cette démarche.

C’est ainsi que plusieurs équipes de For Equity formées de médecins, d’aumôniers et de jeunes engagés, en collaboration avec Pasaj, sont parties de 2012 à 2017, à la rencontre des migrants.

Voici le témoignage de l’un de ces jeunes :

Nous arrivons à Mazara del Vallo dans la Province de Tripani et découvrons ce qui sera notre foyer le temps d’une semaine: petite ville de la côte Ouest d’environ cinquante mille habitants, havre de paix faisant face à une mer déchainée. C’est là que nous passerons l’entier de notre séjour, autour des différents centres d’accueil d’urgence.

L’aventure commence le lendemain et notre équipe va rencontrer les migrants situés dans deux centres d’accueil : l’un pour mineurs, l’autre pour majeurs.

Dans le premier, le contact se crée facilement avec les jeunes, les sourires et les jeux aident à instaurer un climat de confiance. La plupart de ces migrants sont originaires d’Afrique subsaharienne, Gambie, Sénégal, Somalie, Côte d’Ivoire, certains d’Egypte ou du Bengladesh et tous ont entre douze et dix-huit ans.

Il est fascinant d’observer comme la communication semble ici traverser la barrière des langues car si le Wallof semble être le plus usité, chaque personne sait comment parler à son interlocuteur, glissant de l’anglais au français à l’italien et à l’arabe avec une aisance si déconcertante que la confusion nous gagne bientôt nous aussi.

Oubliant la barrière de la langue les conversations semblent composées d’un vaste métissage d’une multitude d’idiomes, et tel un pied de nez à la tour de Babel, réunissent toutes les différences pour inventer une nouvelle forme d’unité, une humanité inédite surgissant du futur.

Pourtant, certains restent plus en retrait que d’autres, nous laissant deviner les traumatismes qui ont marqué leurs voyages… où peut-être simplement une nature plus discrète.

Les autres jeunes racontent volontiers leurs histoires. Leur histoire d’avenir, elle, reste encore à écrire, et malgré leurs incertitudes quant au futur, leurs yeux brillent de milles possibles, ils savent que le plus dur est derrière eux, qu’ils font partie des chanceux ayant réussis ce singulier exploit d’avoir traversé seul le plus grand désert du monde, les pays les plus dangereux de la planète, et la mer la plus meurtrière du monde. Ces magnifiques jeunes hommes ont connu des terreurs qui dépassent notre imagination, et leur empathie envers nous les pousse à nous épargner de leurs souvenirs traumatisants.

Les travailleurs sociaux nous expliquent que le besoin le plus urgent se situe non pas dans l’aspect matériel, mais dans la dimension sociale.

Animation, social, relationnel… Il semble que l’urgence se situe surtout dans le dialogue, la rencontre, la reconnaissance et la valorisation.

Les travailleurs sociaux de « Sole Uno” » ont réussi à créer un havre de paix et de chaleur humaine. Une magie se dégage de cette maison.

Les jeunes sont incroyablement attentionnés entre eux, ainsi qu’envers les visiteurs que nous sommes.

Eux sont en Sicile depuis huit, dix, douze ou dix-huit mois, nous sommes arrivés hier et ces jeunes migrants nous reçoivent comme des rois. Le choc culturel est plus profond que prévu. Les voilà non pas venus quémander de la pitié mais nous offrir généreusement une grande leçon d’hospitalité.

« Via col vento » a été une goutte d’eau dans l’océan, nous le savions en partant. Mais une goutte d’eau qui a étanché des soifs de rencontres et de relations précieuses et inoubliables.
 Cette expérience nous a rappelé que « si l’essentiel est nécessaire, le superflu, lui, est indispensable ».
 Le premier lieu d’accueil est le cœur de l’homme. On ne s’exile pas hors de l’humain.